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Chaque matin à 8h30, dans une classe de l’ASEM, les élèves s’installent en cercle. Le maître demande : « Qui a quelque chose à partager ce matin ? » Plusieurs mains se lèvent. C’est l’heure du « Quoi de neuf ? », ce moment sacré où chaque enfant peut prendre la parole pour raconter ce qui l’intéresse, ce qui le préoccupe, ce qui l’émeut.
Le « Quoi de neuf ? » est une technique Freinet fondamentale, pratiquée quotidiennement dans de nombreuses classes ASEM. Simple en apparence, elle est en réalité d’une richesse pédagogique extraordinaire.
Le principe
Le « Quoi de neuf ? » est un temps de parole libre et organisé, généralement en début de journée. Les enfants peuvent y partager :
Comment ça se passe ?
L’organisation peut varier selon les classes, mais voici une structure typique :
1. L’installation Les élèves s’assoient en cercle ou en U, pour que tout le monde se voie. Le maître fait partie du cercle, mais n’est pas au centre. Il est un participant parmi d’autres.
2. L’inscription Le maître demande : « Qui a un quoi de neuf ? » Les élèves qui souhaitent partager lèvent la main. On note leurs noms au tableau (généralement pas plus de 5 à 6 enfants par séance, pour que ça ne soit pas trop long).
3. La prise de parole Chaque enfant inscrit vient au centre (ou reste à sa place selon l’organisation) et raconte son « quoi de neuf ». Les autres écoutent attentivement.
4. Les questions Après le récit, les camarades peuvent poser des questions pour comprendre, pour en savoir plus, pour approfondir. Ce n’est pas un interrogatoire, mais un échange.
5. Les rebonds Parfois, un « quoi de neuf » en amène un autre : « Moi aussi j’ai vu cet oiseau ! » « Ma grand-mère aussi fait du pain comme ça ! » Ces connexions créent du lien dans le groupe.
6. Les prolongements Certains « quoi de neuf » peuvent donner lieu à des activités : une sortie pour aller observer ce que l’enfant a décrit, une recherche documentaire, un texte libre, un dessin, une enquête…
Pourquoi c’est important ?
Le « Quoi de neuf ? » répond à plusieurs besoins fondamentaux :
1. Le besoin de s’exprimer Les enfants arrivent à l’école chargés de ce qu’ils ont vécu, vu, ressenti. Si on ne leur donne pas l’occasion de l’exprimer, cette charge va les encombrer et les empêcher d’être disponibles pour les apprentissages. Le « Quoi de neuf ? » libère cette parole.
Cheikh Makhfousse Seck, trésorier de l’ASEM et spécialiste du « Quoi de neuf ? », explique : « L’enfant a besoin de dire. Si on ne lui donne pas ce temps, il va le prendre quand même, mais au mauvais moment, en perturbant la classe. »
2. La valorisation de l’expérience de chacun Dans le « Quoi de neuf ? », ce que vit l’enfant hors de l’école a de la valeur. On ne dit pas « Ça c’est pour la maison, à l’école on ne parle que des leçons. » Au contraire, la vie de l’enfant, son environnement, sa culture familiale entrent dans la classe.
Un enfant qui raconte comment sa mère prépare le thiéboudienne se sent valorisé. Sa culture, sa famille sont respectées. Cela renforce son estime de soi.
3. Le développement de l’expression orale Le « Quoi de neuf ? » est un formidable exercice d’expression orale. L’enfant apprend à :
Pour beaucoup d’élèves sénégalais qui parlent wolof, poular ou d’autres langues à la maison, c’est aussi un exercice de français pratiqué dans un contexte authentique et motivant.
4. L’écoute et le respect Les élèves qui écoutent apprennent :
Mamadou Demba, vice-président de l’ASEM et spécialiste du « Quoi de neuf ? », insiste sur ce point : « C’est un moment de respect mutuel. Même le plus timide, même le plus faible scolairement peut avoir un ‘quoi de neuf’ passionnant. Ça change le regard des autres sur lui. »
5. La connaissance mutuelle À travers les « Quoi de neuf ? » successifs, les élèves apprennent à se connaître vraiment. On découvre que Fatou a un grand frère à l’université, que Moussa aide son père aux champs, qu’Aïcha a peur des orages, qu’Ibrahima adore les oiseaux…
Cette connaissance mutuelle crée du lien, de la solidarité, un vrai groupe-classe.
6. La connexion avec les apprentissages Le « Quoi de neuf ? » n’est pas coupé des apprentissages scolaires. Au contraire, il les nourrit.
Par exemple :
Le « Quoi de neuf ? » devient ainsi une source inépuisable de projets pédagogiques ancrés dans la vie réelle des enfants.
Le rôle du maître
Dans le « Quoi de neuf ? », le rôle de l’enseignant est subtil. Il doit :
1. Garantir le cadre
2. Faciliter l’expression
3. Tisser des liens
4. Mais ne pas dominer Le maître ne doit pas transformer le « Quoi de neuf ? » en interrogatoire, ni en cours magistral. C’est la parole des enfants qui doit être centrale.
Un exemple concret
Voici comment pourrait se dérouler un « Quoi de neuf ? » dans une classe de l’école Célestin Freinet de Dagana :
Le maître : « Bonjour les enfants. Qui a un quoi de neuf ce matin ? »
Cinq mains se lèvent. Le maître note les prénoms : Fatou, Mamadou, Aïcha, Ibrahima, Khadija.
Le maître : « On commence par Fatou. »
Fatou (se lève, un peu timide) : « Hier soir, dans notre quartier, il y avait une grande fête. C’était le baptême du bébé de notre voisine. Il y avait beaucoup de monde. On a mangé du thiéboudienne et des gâteaux. On a dansé jusqu’à très tard. »
Le maître : « Merci Fatou. Qui a des questions pour Fatou ? »
Mamadou : « C’était un garçon ou une fille, le bébé ? »
Fatou : « Un garçon. Il s’appelle Cheikh. »
Aïcha : « Tu as dansé ? »
Fatou (sourit) : « Oui ! Avec ma grande sœur et mes cousines. »
Ibrahima : « Il y avait combien de personnes ? »
Fatou : « Beaucoup ! Je ne sais pas. Peut-être cent… »
Le maître : « Merci Fatou. Quelqu’un d’autre a participé à un baptême récemment ? » Deux mains se lèvent. « On voit que les baptêmes sont importants dans nos quartiers. Merci Fatou, tu peux te rasseoir. »
Le maître note mentalement : on pourrait travailler sur les traditions du baptême en études sociales, ou faire écrire des textes libres sur ces fêtes…
Le maître : « Maintenant, c’est au tour de Mamadou. »
Mamadou : « Ce matin, en venant à l’école, j’ai vu un très gros oiseau sur le fleuve. Il était blanc et noir, avec un long bec. Il plongeait dans l’eau et il ressortait avec un poisson ! »
Le maître : « Intéressant ! Des questions ? »
Khadija : « C’était où exactement ? »
Mamadou : « Au bord du fleuve, près du pont. »
Ibrahima : « Je crois que c’est un pélican ! Mon oncle m’a montré dans un livre. »
Le maître : « Peut-être bien, Ibrahima. Mamadou, tu pourrais dessiner cet oiseau pour qu’on le cherche dans nos livres de sciences ? »
Mamadou : « Oui maître ! »
Le maître note : faire une séance sur les oiseaux du fleuve Sénégal, peut-être organiser une sortie d’observation…
Et ainsi de suite pour les trois autres enfants inscrits.
Les variantes
Le « Quoi de neuf ? » peut prendre différentes formes selon l’âge des enfants et le contexte :
À la maternelle Badara Sall, éducateur à l’école maternelle de Dagana et membre de l’ASEM, a adapté le « Quoi de neuf ? » aux tout-petits. Avec les 3-5 ans, c’est plus court, plus spontané. L’enfant montre un objet qu’il a apporté, mime une scène, chante une comptine apprise à la maison…
Le maître valorise beaucoup, encourage, aide à formuler. C’est souvent le premier contact de l’enfant avec la prise de parole en public, dans une langue (le français) qu’il ne maîtrise pas encore bien.
Le « Quoi de neuf ? » écrit Dans certaines classes de CM, le « Quoi de neuf ? » peut aussi être écrit. Les élèves tiennent un petit cahier où ils notent leurs « quoi de neuf » quotidiens. Le maître les lit, parfois y répond, et sélectionne ceux qui seront partagés oralement avec la classe.
Le « Quoi de neuf ? » en début de semaine Certains enseignants font un « Quoi de neuf » spécial le lundi matin pour partager ce qui s’est passé pendant le week-end. C’est un moment de retrouvailles, de reconnexion avec le groupe.
Les défis
Le « Quoi de neuf ? » n’est pas toujours facile à gérer :
1. Le temps Dans des classes chargées avec beaucoup d’élèves, difficile de donner la parole à tout le monde quotidiennement. Il faut réguler, tourner, être juste.
2. La langue Pour des enfants qui apprennent le français, s’exprimer peut être difficile. Le maître doit aider sans parler à la place de l’enfant. Certains acceptent que les plus jeunes s’expriment d’abord en langue maternelle, puis aident à traduire en français.
3. La pertinence Parfois un enfant raconte quelque chose de très banal, ou s’égare dans des détails. Le maître doit guider sans brimer.
4. Les sujets sensibles Un enfant peut évoquer un problème familial grave, une violence, une situation difficile. Le maître doit savoir accueillir sans transformer le « Quoi de neuf » en thérapie collective, et parfois reprendre avec l’enfant en privé.
Les fruits
Malgré ces défis, les enseignants ASEM qui pratiquent le « Quoi de neuf ? » ne l’abandonneraient pour rien au monde.
Mamadou Demba témoigne : « Dans ma classe, le ‘Quoi de neuf’ est devenu le moment préféré des enfants. Même les plus timides finissent par oser. Et j’ai vu des enfants progresser énormément en expression orale grâce à cette pratique régulière. »
Cheikh Makhfousse Seck ajoute : « Le ‘Quoi de neuf’ change l’atmosphère de la classe. Les élèves se sentent écoutés, respectés. Ça crée une vraie communauté. Et ensuite, ils sont disponibles pour apprendre. »
Un pont entre l’école et la vie
Le « Quoi de neuf ? » incarne une conviction profonde de la pédagogie Freinet : l’école ne doit pas être coupée de la vie. L’enfant ne se divise pas en « élève à l’école » et « personne à la maison ». C’est le même enfant, avec son histoire, sa famille, sa culture, ses joies, ses peines.
En accueillant cette vie dans la classe, le « Quoi de neuf ? » dit à l’enfant : « Tu es important. Ce que tu vis compte. Nous t’écoutons. »
C’est un message d’une puissance incroyable, surtout pour des enfants parfois issus de milieux défavorisés, où ils ne sont pas toujours entendus.
Le « Quoi de neuf ? » leur donne la parole. Et avec la parole vient la confiance. Avec la confiance vient l’envie d’apprendre. Avec l’envie d’apprendre viennent les progrès.
Tout commence par cette question simple, posée chaque matin avec bienveillance : « Alors, qui a un quoi de neuf ? »